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Comment la crise ukrainienne pourrait affecter la pérennité de l'alimentation mondiale

Alors que les prix de diverses denrées alimentaires de base ont atteint des sommets, Robert-Alexandre Poujade explore les répercussions que l’invasion de l’Ukraine par la Russie aura probablement sur la sécurité alimentaire mondiale et, plus généralement, sur sa pérennité.   

Le prix mondial du blé a atteint des sommets historiques.[1] L’indice des prix alimentaires de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a atteint des niveaux qui n’avaient pas été vus depuis la crise pétrolière des années 1970.[2] Les marchés à terme agricoles semblent indiquer que les prix pourraient encore augmenter.[3]

Graphique 1: Les prix alimentaires ont atteint les niveaux observés lors de la crise du pétrole de années 1970 (indice; 2014-2016=100)

Alors que l’on prévoyait déjà que les coûts des denrées alimentaires resteraient élevés cette année en raison à la fois d’impacts physiques du changement climatiques et de l’augmentation des coûts de l’énergie et des engrais, le conflit en Ukraine semble devoir entraîner de nouvelles tensions inflationnistes.

La Russie, frappée par des sanctions, et l’Ukraine, théâtre du conflit, représentent 12 % de toutes les calories – céréales et oléagineux – échangées dans le monde, ainsi que 30 % du blé et 25 % de l’orge. L’Ukraine produit à elle seule environ la moitié de l’huile de tournesol dans le monde. 

Comment cela va-t-il affecter la chaîne de valeur ?

En plus de l’augmentation des prix des denrées alimentaires, le coût des engrais conventionnels, par exemple, est maintenant environ trois fois supérieur à la moyenne historique sur dix ans[4].

La Russie est le plus grand exportateur d’azote pour les engrais. Avec la Bielorussie, elle représente 40 % des importations de potasse de l’UE. La Russie est également un important fournisseur de gaz pour les producteurs d’engrais.

Les perturbations de l’approvisionnement en gaz affectent la production d’ammoniac en Europe. Étant donné qu’une exploitation agricole européenne typique consacre 5 % de ses coûts aux engrais, 8 % à l’énergie et 25 % aux aliments pour animaux[5], la succession des augmentations de prix pourrait entraîner une hausse significative de l’inflation.

À plus long terme, les solutions alternatives – et plus propres – de production d’engrais, telles que l’électrolyse de l’eau, vont prendre de l’importance. Cela nécessitera des investissements. Les coûts et le long délai de mise en place de nouvelles méthodes de production posent la question de la disponibilité des engrais en 2023.

Ces facteurs incitent certains producteurs alimentaires à prévoir une inflation de 10 à 15 % du coût de production. Les appels lancés par des pays comme l’Espagne et l’Allemagne pour réduire la consommation de viande afin de lutter contre le changement climatique pourraient trouver un écho grâce à cette hausse des prix.

Face à cette situation, les entreprises de restauration ont la possibilité de repenser leurs achats alimentaires. Cela pourrait également avoir un impact positif important. Par exemple, la restauration collective qui commande des dizaines de milliers de tonnes de fruits et légumes par an pourrait pousser la chaîne d’approvisionnement alimentaire dans une direction plus durable, en encourageant les fournisseurs à se tourner vers des aliments d’avenir tels que les pois chiches et les lentilles produits localement.

Conséquences sur la pérennité

Si les détaillants alimentaires peuvent être en mesure d’atténuer la hausse des prix dans les pays développés, cela peut être plus difficile dans les pays à faible revenu. Dans ce cas, cela pourrait entraîner des troubles sociaux, d’autant plus que les ménages à faible revenu consacrent une part plus importante de leur budget à l’alimentation que les ménages plus aisés.

Plus généralement, le FMI note que le choc des prix des aliments et des carburants provoqué par le conflit met en péril les perspectives économiques de l’Afrique subsaharienne. Cela pourrait entraîner faim et famine.

Des voix se sont élevées pour demander que l’on intervienne pour compenser le déficit de production alimentaire. Toutefois, une telle action pourrait avoir des répercussions en termes de perte de biodiversité et de changement climatique.

Les ministres de l’agriculture de l’UE ont demandé à l’Europe d’augmenter les volumes agricoles pour aider à nourrir l’Afrique du Nord et à accroître la production et les rendements. En France, des voix se sont élevées pour demander la suspension des 4 % de terres agricoles mises en jachère dans le cadre de la stratégie européenne « de la ferme à la fourchette ». Toutefois, ces intentions sont en contradiction avec les objectifs de l’initiative « de la ferme à la fourchette », qui vise à placer la durabilité au cœur du système alimentaire européen.

De l’autre côté de l’Atlantique, l’ABPA, le lobby brésilien de la viande, a déclaré qu’il était prêt à combler les lacunes et à soutenir la sécurité alimentaire des pays touchés par des problèmes d’approvisionnement. Cela pourrait entraîner une augmentation de la déforestation, qui atteint déjà des sommets.

Entre-temps, le président brésilien Jair Bolsonaro a demandé la levée des restrictions minières dans les territoires indigènes de l’Amazonie afin de contribuer à l’atténuation des perturbations de l’approvisionnement en potasse. Le Brésil importe plus de 80 % de ses engrais, dont 20 % en provenance de Russie.

Si la tentation est grande pour ces acteurs de combler le déficit de production, ces efforts pourraient en fin de compte entraîner un dépassement plus important des limites planétaires. Cela aura à son tour une incidence sur le changement climatique. Ses effets s’ajoutent déjà aux tensions alimentaires. Au Maroc, une grave sécheresse a réduit la production de blé et d’orge de 70 %. La récente vague de chaleur qui a frappé l’Inde devrait réduire ses ambitions d’accroître ses exportations de blé.

Une réponse durable

Nous pensons que les investisseurs et les propriétaires d’actifs, tels que nous, devraient intervenir auprès des producteurs, des détaillants et des autres acteurs de la chaîne alimentaire afin de favoriser le passage à des régimes alimentaires « sains pour la planète » et de s’attaquer à la relation étroite entre l’alimentation et la consommation d’énergie.

Ils peuvent contribuer à une transformation du système alimentaire, par exemple en réorientant les capitaux vers des activités qui doivent être accélérées, comme le recyclage du fumier, l’agriculture régénérative et les techniques d’agriculture de précision.

Les décideurs politiques pourraient encourager les agriculteurs à passer à des troupeaux plus petits et à un système intégré de culture et d’élevage. Cela pourrait s’inscrire dans le cadre d’une évolution plus large vers la culture de plantes destinées à la consommation humaine directe plutôt que de soutenir la production de viande.

Sur le plan énergétique, les déchets et résidus agricoles peuvent aider l’UE à atteindre l’autosuffisance énergétique, tout en valorisant des produits qui comportent un risque environnemental en termes de fuite de nutriments.

 Références

[1] Source : WSJ ; mars 2022  

[2] Source : FAO ; avril 2022  

[3] Voir « Agricultural Commodity Markets Reaction to the Ukraine-Russia Conflict », mars 2022  

[4] Source : Bloomberg, BNP Paribas Exane Estimate  

[5] Source : FAO, BNP Paribas Exane Estimate.

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